A u premier abord, il peut sembler étonnant de réunir dans une même collocation les termes « chrétiens » et « sionistes » . Soit, il est tout à fait envisageable d’être sioniste sans être juif, mais il est plus difficile d’imaginer que certaines personnes épousent la cause du sionisme (du moins en apparence) à cause de (ou grâce à) leur identité religieuse en tant que chrétien.
Il est de plus à noter que lorsque l’on parle du sionisme chrétien aux États-Unis, on ne parle pas de tous
les chrétiens, mais des chrétiens dits fondamentalistes, ou encore évangéliques. Il existe actuellement dans ce pays toute une nébuleuse d’associations, d’organisations, qui se réclame du sionisme chrétien, et qui soutient avec ferveur les revendications de la droite juive (que celle-ci soit américaine ou israélienne) : État unique en Israël, développement des colonies, Jérusalem capitale unique et indivisible. Ce que nous étudierons dans cet essai, c’est tout d’abord la genèse du mouvement : comment est né aux États-Unis un courant religieux philosémite (et plus tard philo-sioniste), dont l’idéologie a ensuite servi de base au mouvement chrétien sioniste tel que nous le connaissons aujourd’hui. Puis nous étudierons plus en profondeur la réalité de ce mouvement : les réseaux qui le composent et l’alliance qu’il est parvenu à lier avec certains milieux sionistes.
PRISCA PERANI, Université de Reims.
La genèse du mouvement: restaurationnisme et sionisme
Les premiers mouvements restaurationnistes — c’està-dire préconisant le retour, donc la restauration, des Juifs en Palestine — semblent émerger en Angleterre au XVIIe siècle. La guerre civile voit l’apparition de groupes puritains qui croient que la conversion des Juifs au christianisme et leur retour à Sion précédera le retour du Christ, perçu comme imminent. Ce courant ne traverse pas l’Atlantique avec les colons ; toutefois, une certaine identification avec l’Israël biblique semble caractériser les toutes premières colonies. Ainsi, les premiers colons calvinistes ont tendance à s’identifier aux Hébreux, fuyant les persécutions pour trouver une Terre promise où fonder une Nouvelle Jérusalem. Au siècle suivant, des sympathies que l’on pourrait qualifier de philosémites commencent à voir le jour dans certains cercles. Ainsi, des indépendantistes tiennent l’anglais pour la langue de l’oppresseur et veulent faire de l’hébreu la langue nationale
1. Thomas Jefferson, Benjamin Franklin et John Adams proposent comme sceau officiel des États-Unis une représentation des Hébreux traversant la Mer Rouge, poursuivis par le pharaon et protégés par Moïse ; ils proposent également la devise suivante : « Rebellion to Tyrants is Obedience to God » (« se rebeller contre les tyrans, c’est obéir à Dieu » ). John Adams écrit à Thomas Jefferson que les « Hébreux ont fait plus pour civiliser l’homme que toute autre nation 2 » . Il est également intéressant de noter que la langue hébraïque était un prérequis dans de nombreuses universités et qu’elle resta obligatoire au programme de Harvard jusqu’en 1787. On retrouve cette influence dans l’insigne de Yale, qui comporte aujourd’hui encore une phrase en hébreu 3.
Le courant restaurationniste n’est toutefois pas complètement absent puisque John Adams écrit avant même l’Indépendance qu’il souhaite voir une nation indépendante en Judée pour les Juifs. Au siècle suivant, le président Lincoln affirme également son soutien à ce courant, en déclarant à un restaurationniste chrétien qui plaidait la cause du retour des Juifs en Palestine, que c’était « un noble rêve partagé par de nombreux Américains » . Mais ce sont des mouvements religieux qui vont propager cette idée au XIXe siècle 4.
Tout d’abord, de nombreux puritains qui émigrèrent en Amérique voyaient dans leur expérience une sorte de re-création de l’Exode et de l’histoire du peuple élu. D’une certaine façon, ils s’identifiaient aux Juifs des Écritures. De plus, ils croyaient que lorsque la Fin des Temps viendrait (et ils la pensaient proche), Dieu mesurerait le sort des nations à l’aune de la règle édictée à Abraham dans la Genèse, 12: 3 : « Je bénirai ceux qui te béniront, je réprouverai ceux qui te maudiront. Par toi se béniront toutes la nations de la terre 5. »
1. Frédéric Encel, «Guerre israélopalestinienne»,
Hérodote,
3ème trimestre 2002.
2. Mitchell D. Bard, «Roots of the US-Israeli Relationship»,
The American-Israeli Enterprise, 2002, http:// www. jewishvirtual library. org/
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Toutes les références bibliques seront tirées de la Bible de Jérusalem.
Les chrétiens sionistes aux États-Unis Prisca PERANI